Les travailleurs
de l’ombre
Pendant que les fêtards
se lâchent sur les «dance floor» parisiens, des centaines,
des milliers de travailleurs s’activent entre le coucher et le
lever du soleil. Ils sont policiers, infirmiers, chauffeurs de Noctambus
ou encore vigiles dans une halte pour sans-abri... Durant la nuit du
7 au 8 janvier 2004, notre équipe de reporters s’est plongée
dans le quotidien de ces travailleurs pas comme les autres. En patrouille
de police dans l’ouest parisien, aux urgences à l’hôpital
Lariboisière, dans le Noctambus entre Châtelet-les-Halles
et Nogent-le-Perreux, et à la halte de la gare de Lyon. Une nuit
ordinaire pour ces travailleurs de l’ombre.
22h07
Première ronde des pompiers
de la gare de Lyon
Les quais et les halls sont déserts. Les deux pompiers font leur première
ronde de la nuit. «Pour l’instant, il n’y a rien d’inhabituel. D’ailleurs,
nous intervenons rarement sur des faits graves. Le plus souvent, nous
devons séparer des clochards ivres en pleine bagarre, ou orienter un
SDF qui ne sait pas où passer la nuit.»
22h55
La nuit commence aux urgences
Hôpital Lariboisière, dans le nord de la capitale. Vingt personnes attendent
dans le hall. Il y a du bruit, les patients commencent à trouver le
temps long. C’est une nuit comme tant d’autres pour le personnel. L’effet
nouvel an n’a pas ralenti: toujours autant de monde.
23h00
Les policiers entament leur
ronde de nuit
A bord d’une voiture banalisée, deux policiers accompagnés de leur commissaire
prennent leur service.
23h03
Une porte claque
À Lariboisière, un adolescent sort très énervé d’une salle de soins.
Il hurle devant tous ses amis qu’il veut régler le compte du médecin
qui l’a soigné. Les vigiles de l’hôpital s’avancent vers le jeune homme
pour régler le confit. Ce dernier s’écrie : «Mais pourquoi est-ce qu’ils
m’ont sanglé?! Pourquoi ils ne veulent pas me laisser rentrer chez moi?!»
Agé de treize ans, le jeune homme, comme tous les mineurs, ne peut quitter
l’hôpital qu’accompagné d’un de ses parents. Les médecins essaient de
le calmer afin d’éviter d’appeler la police. Les vigiles surveillent
la scène mais n’interviennent pas. «Nous n’agissons que dans le cas
de débordements, explique Christophe, un des responsables de la sécurité,
mais nous devons assurer une présence permanente dans le hall.»
23h08
Contrôle d’identité
Sur les quais de Seine, près de la gare de Lyon, un sans-abri d’une
soixantaine d’années, erre à la recherche d’un refuge où dormir. Derrière
lui, deux jeunes semblent le suivre. Soudain, une voiture de police
s’arrête à leur hauteur, et deux policiers les interpellent. Ils les
soupçonnent de vouloir agresser le pauvre homme. Après quelques explications
et le contrôle de leurs papiers d’identité, les agents finissent par
les relâcher. Le sans-abri a disparu.
23h17
Un SDF traverse le hall
Aux urgences, un SDF traverse la salle d’attente sur une chaise roulante.
«Il vient de se faire tabasser, témoigne Christophe. Des cas comme lui,
on en voit défiler toute la nuit, et ils sont souvent dans un triste
état.» Le vigile a l’habitude puisqu’il travaille ici depuis trois ans,
essentiellement de nuit. «Au début, ce n’était pas simple, mais je me
suis fait à ce quotidien», confie-t-il.
23h28
Le conflit s’envenime
Le groupe de jeunes commence à s’agiter. L’un d’entre eux s’en prend
même à l’un des vigiles. La médiatrice sociale de l’hôpital les sépare
mais le conflit n’est pas réglé.
23h29
La maraude s’arrête sur le
pont d’Austerlitz
Sur le pont d’Austerlitz, la maraude est en pleine intervention. Leur
mission : sillonner Paris à la rencontre des sans-abri et les convaincre
de passer la nuit dans un des centres d’hébergement du Samu Social.
Les deux jeunes hommes de la maraude tentent de dialoguer avec un groupe
de SDF installé sur le pont, mais ils refusent de les suivre.
23h45
C’est la surcharge
A Lariboisière, la présence de la médiatrice sociale est indispensable.
Souvent surchargée, elle s’occupe de diriger les patients vers les services
adaptés de l’hôpital.
23h47
Halte Paris-Lyon pour les
sans-abri
Gare de Lyon, place Henry Fresnay. Le Cœur des haltes, plus connu sous
le nom de Halte Paris-Lyon, héberge déjà une trentaine de sans-abri.
Situé à proximité de la station de métro Gare de Lyon, la halte accueille
les hommes en détresse 24h sur 24. Ici, on vient prendre une douche,
boire un café chaud, ou simplement se réchauffer pendant cette nouvelle
nuit de froid. Olivier, 31 ans, est posté à l’entrée de la salle. C’est
lui qui accompagne les nouveaux arrivants vers un siège ou à la douche.
«Ce n’est pas facile tous les jours, livre le jeune homme aux allures
de videur de boîte de nuit. Certains arrivent complètement coupés de
la réalité. On est obligé de les laver nous-mêmes, parfois après avoir
découpé leurs chaussettes aux ciseaux car ils n’ont pas changé de vêtements
depuis plusieurs semaines.»
00h00
Dépôt de bus
de Saint-Maur
Xavier R., chauffeur de Noctambus, prend son service et commence un
premier trajet sans voyageur direction Châtelet-les-Halles.
0h04
Voiture garée en double file
Sur les Champs-Elysées, une voiture est garée en double file avec les
warning allumés. Par la fenêtre du véhicule de police, les agents mettent
en garde le conducteur. Ils lui demandent de se garer ailleurs s’il
ne veut pas être verbalisé. L’homme s’exécute.
00h24
Explication entre le responsable
de la halte et un SDF
Au Cœur des haltes, dans la petite pièce qui jouxte la salle commune,
Patrice, le responsable de la halte, discute avec Mehdi, un habitué
des lieux. L’homme semble agité. Il critique le fonctionnement de la
halte et prétend que l’ancienne gérante aurait «fait de la prison pour
trafic de drogue». Olivier intervient : «C’est bon, Mehdi, on la connaît
ton histoire, sourit-il. Tu vois bien que Patrice a du travail.» «Attends,
j’en ai pour deux minutes, il faut qu’on discute lui et moi», réplique
Mehdi. Olivier sort de la pièce.
00h29
Le ton monte
A court d’arguments, Mehdi hausse la voix : «Moi, je te connais pas,
donc je te respecte pas !» «Calme-toi, Mehdi, tempère Patrice, ça ne
sert à rien de s’énerver. Moi, tu vois, je te respecte même si je ne
te connais pas.» Olivier rentre dans la pièce. «Bon maintenant, c’est
fini, laisse Patrice travailler.» «Attends, j’ai pas encore terminé»
«Allez suis-moi, commence pas à chercher des histoires.» Finalement,
Mehdi sort de la pièce. «Il nous fait souvent ce genre de cinéma, confie
Patrice. A force, je suis blasé.»
00h51
Altercation dans le bois de
Boulogne
Bois de Boulogne, les policiers contrôlent un véhicule dans un secteur
connu pour sa prostitution. Une voiture s’arrête à côté d’un camion
de prostituées. A l’intérieur, quatre jeunes se renseignent sur les
tarifs des filles. Les policiers se portent à leur hauteur et demandent
aux clients de circuler. Un des jeunes répond : «C’est bon, on ne fait
rien de mal.» «Vous voulez qu’on contrôle le véhicule et vos papiers,
Messieurs?», rétorque le policier. «Non, on va y aller, il n’y a pas
de problème, Monsieur», finit par céder l’un des jeunes. Finalement,
la voiture s’éloigne. La ronde peut continuer.
00h53
Deux nouveaux arrivants à
la halte
Deux hommes se présentent à l’entrée de la halte. Ils paraissent fatigués,
mais plutôt propres sur eux. Olivier les assied à une table et leur
amène une boisson chaude. «Ils ont refusé de passer la nuit dans un
centre d’hébergement parce qu’ils ont peur des vols, raconte le responsable
de la sécurité. Entre eux, ils ne se font pas de cadeaux, c’est la loi
du plus fort. Ici, au moins, ils sont tranquilles. Ils ont un toit,
ils pourront se laver demain matin et consulter un médecin ou une assistante
sociale.» Au même moment, Mehdi refait irruption dans le bureau de Patrice.
Il ne semble pas agressif, et veut juste causer. Olivier, qui l’observait
du coin de l’œil, revient à la charge. Cette fois-ci, Mehdi ne discute
pas. Il retourne s’asseoir à sa table.
01h00
Le Noctambus part de Châtelet-les-Halles
01h05
La police surprend des exhibitionnistes
Dans une ruelle, la patrouille aperçoit un homme de dos faisant face
à la fenêtre d’une voiture. «Ah ça, ce n’est pas pour les petites filles!»,
plaisante un des policiers. Lorsqu’ils arrivent au niveau de l’inconnu,
les agents ont confirmation de ce qu’ils pressentaient : l’homme est
en train de se masturber sous les yeux du conducteur de la voiture.
«Ça va Messieurs, on s’amuse bien?», ironise l’un des policiers. Les
deux inconnus, décontenancés, regardent dans la direction des agents.
Le premier, surpris le pénis dans la main, se rhabille à toute vitesse,
tandis que l’autre s’empresse de remonter son carreau. «Allez, dégagez
! lance l’un des policiers. Et qu’on ne vous revoit plus par ici »,
ajoute-t-il d’un ton sévère. Mais à peine a-t-il remonté la vitre du
véhicule que les rires et les blagues des occupants se font entendre.
«On va bien s’amuser ce soir, ricane un des policiers. Ça va être chaud.»
01h11
La maraude ramène un sans-abri
Un homme d’une trentaine d’années descend du fourgon. Il porte un gros
manteau kaki et un bonnet noir. Il a l’air hagard. Quand la maraude
l’a trouvé, il s’apprêtait à dormir dans un square près de la gare d’Austerlitz.
L’homme s’assied dans un coin de la salle et commence à boire son café.
01h14
Les voyeurs prennent la fuite
La voiture de police sillonne les rues de l’ouest parisien, quand soudain
le commissaire s’exclame : «Regardez par là, qu’est-ce qu’ils font ceux-là?»
Ceux-là, ce sont deux hommes surpris le visage collé sur la vitre d’un
véhicule stationné. Malgré les apparences, ils ne s’apprêtent pas à
voler le break! Les deux insomniaques observent en fait le couple qui
fait l’amour dans la voiture! «Des exhibitionnistes et des pervers,
on est verni !», raille l’un des policiers. Pas téméraires, les deux
voyeurs s’enfuient à la vue du premier brassard Police. Le policier
éclaire alors l’intérieur du véhicule avec sa lampe torche. Mais le
couple ne semble pas gêné pour autant ! L’agent toque à la vitre du
break. Les deux tourtereaux se rhabillent partiellement. «Ça va? On
ne vous dérange pas trop?, lance un policier en tentant de garder son
sérieux. Ce que vous faites est interdit, enchaîne-t-il. Dégagez donc
de là!»
01h30
Excès de vitesse
Dépassant la voiture de police, un véhicule roule à plus de 70 km/h.
Interpellation, vérification des papiers, tout est en règle. Les policiers
le sermonnent pendant deux minutes, puis le laissent repartir. «Quand
la personne n’a pas d’antécédents, nous lui rappelons simplement les
risques qu’il fait encourir aux autres conducteurs et à sa propre personne,
mais nous ne verbalisons que rarement.»
02h09
Patrice quitte la halte
Patrice, le responsable de la halte Paris-Lyon, doit aller se reposer
car il travaille ce matin à 9 heures. Il est comptable dans une société
d’informatique. Son travail au Cœur des Haltes est bénévole.
03h26
Un SDF attend devant la halte
Jean-Baptiste attend depuis plus d’un quart d’heure sur la place Henry
Fresnay. Barbu et hirsute, il hésite à entrer. «Je ne connais personne
à l’intérieur, c’est la première fois que je viens ici.» Visiblement
intelligent et instruit, il vit de petits boulots irréguliers. «Je fais
surtout de la manutention, je décharge les camions de marchandises.»
Jean-Baptiste ne se plaint pas de son mode de vie. Il l’a, semble-t-il,
définitivement accepté.
03H43
La police tourne devant la
halte
Une voiture de police fait le tour de la place Henry Fresnay, lentement,
pour montrer sa présence. Puis elle s’en va. Jean-Baptiste a décidément
trop froid. Il choisit d’entrer à la halte.
04h00
Fin de la ronde de police
05h30
Le Noctambus retourne au dépôt
de Saint-Maur.
Achille
Bony, Antoine Gouedard Comte,
Térence Joubert, Juliette Obriot
et Camille Vandendriessche.